Qui ne s’est pas arrêté pour regarder les trois tableaux accrochés sur les murs du grand escalier de la mairie de Mirepoix ? Qui ne s’est pas questionné sur le nom du peintre ?

 

En étirant le cou… on peut lire « A. Eutrope 1928 ».

 

Il est temps de rendre un modeste hommage à cet artiste local qui a fixé sur la toile des vues de Mirepoix au début du XXe siècle : la rue Monseigneur de Cambon ou rue de la Porte d’Avail, Mirepoix vue des hauteurs de Terride, et le monument aux morts dans un cadre résolument champêtre, ce qui donne la précieuse indication que, dès 1928, le monument avait été transféré du chevet de l’église cathédrale vers son nouvel emplacement.

 

↓ Origines familiales

 « 50 – Eutrope – Enfant abandonné

 

Aujourd’hui trente avril mil huit cent Seize, a dix heures du Matin, par devant nous, jean Baptiste acoquat de fonvives Maire officier de L’état civil de la commune de Foix canton de Foix, département de L’Ariège Est comparu François Marcaillou portier de L’hospice civil de Foix, domicilié a Foix, Lequel nous a déclaré que le jour D’hier, a neuf heures du Soir, ayant Entendu heurter a la

 

./.  Porte d’entrée de L’hospice et S’y Étant rendu seul, il a trouvé devant La ditte porte un Enfant tel qu’il nous Le présente, et dont Les hardes consistent En une coeffe, deux Serretetes, deux chemises, deux petites vestes d’etoffe, trois Langes et deux Enveloppes d’étoffe.

 

Après avoir visité L’enfant, avons reconnu qu’il Était du Séxe masculin, qu’il paraît agé de trois jours, et n’ayant trouvé Sur Lui aucune Marque ni aucun Ecrit destinés a le faire connaître, L’avons de suite inscrit Sous le prénom d’eutrope et avons ordonné qu’il fut remis aux administrateurs de l’hospice civil.

 

De tout quoi avons dressé procès-verbal En présence de joseph taillefer huissier ; et de jacques pousoles armurier habitans de Foix, qui ont Signé avec nous après Lecture faite du présent.Taillefer Fonvives Poussole »

 

 

Sur le calendrier traditionnel, le 30 avril correspond à la fête de saint Eutrope. La coutume, au XIXe siècle, était de donner à un enfant abandonné le prénom du jour en guise de seul nom, ou le prénom du saint du jour et un patronyme correspondant à l’endroit où l’enfant avait été trouvé, comme « Laporte » ou « Lagrille ». Cela donnait dès le premier jour une forte marque du destin, proche de l’opprobre.

 

La Porte d’Aval

 

Au cours de la seule année 1816, 45 enfants abandonnés ont été posés sur le « tour » de l’hôpital de Foix s’il fonctionnait encore, ou sur le seuil, à charge pour le portier François MARCAILLOU de faire ensuite enregistrer l’enfant à l’état-civil, et pour les administrateurs d’en prendre soin.

 

« Eutrope enfant abandonné », futur grand-père du peintre Aimé EUTROPE, devient tuilier, se marie et fonde une lignée familiale. Eutrope et son épouse Marie DEJEAN, demeurant aux Issards, accueillent le 20 février 1847 : Alexandre Nestor.1Ils résident à la tuilerie de M. EVREMOND de SÉRÉ, au château du Pinier, commune des Issards quand naît Bernard Hippolyte Eugène Polycarpe le 9 mars 1851.2

 

Vue sur Mirepoix

 

Le jeune père qui ne porte qu’un prénom en guise d’identité doit exulter de pouvoir en donner quatre à son fils, « Bernard » (ours courageux), « Hippolyte » (celui qui dompte les chevaux), « Eugène » (le bien né) et Polycarpe (aux nombreux fruits), et désormais EUTROPE (qui choisit le bon chemin) pour patronyme, après avoir donné à son fils aîné deux noms de grands rois de l’Antiquité … Autant de noms apotropaïques (qui conjurent le mauvais sort) et porteurs d’espoirs … 

 

Le 16 décembre 1853, naît Barthélémy Edmond EUTROPE,3puis Marie Nathalie, le 19 avril 1857, curieusement enregistrée sous l’identité de « Lacoste Marie Nathalie, fille de Lacoste Eutrope et Dejean Marie »4. Il faudra une démarche du fils aîné Alexandre Nestor auprès du tribunal de Pamiers, pour qu’un jugement rectifie plusieurs erreurs, notamment l’attribution du prénom « Pascal » à son père, et celle du patronyme LACOSTE, ce qui avait des conséquences sur tous les actes d’état-civil des enfants. Le tribunal donne satisfaction et confirme que le fondateur de la famille s’appelle seulement EUTROPE. Fierté de revendiquer cette marque du destin …

 

Alexandre Nestor, fils aîné de la fratrie, meurt à 82 ans, le 19 mars 1929. Il habitait à la Guinguette (Rieucros), et était limonadier. Il était veuf de Marie CROS. Son décès est déclaré en mairie par « Edmond EUTROPE, 55 ans, propriétaire, voisin et fils du défunt ».

Marie Nathalie, épouse de Jean Jacques Louis Napoléon AMOUROUX, meurt à Rieucros le 4 septembre 1940, à l’âge de 83 ans. Le problème des greffiers avec le nom du fondateur de la famille perdure : elle est marquée « fille de Dedieu et de Marie Dejean ».

 

↓ Les parents du peintre Aimé EUTROPE

 

Bernard Hippolyte Eugène Polycarpe, tuilier, 27 ans, épouse le 15 novembre 1878, à Rieucros, Marie Joséphine Célina ROUBICHOU, couturière, 19 ans5. C’est la deuxième génération de tuiliers, désormais installée à Rieucros.

 

Aimé EUTROPE naît à Rieucros le 12 février 18806, sept mois avant que ne meure son grand-père Eutrope, 64 ans, fondateur de la famille, le 15 septembre 18807. Aimé aura un frère, Gabriel Maurice, né le 7 mai 1889, à Rieucros aussi.8

 

Bernard Hippolyte Eugène Polycarpe meurt à la Tuilerie, à Rieucros, le 11 décembre 1927. Son épouse Marie Joséphine Célina meurt à 68 ans à la Tuilerie où elle vivait toujours. Elle est notée « propriétaire ». C’est son fils Aimé, « propriétaire », âgé de 50 ans, qui déclare le décès.

 

 

↓ La tuilerie de Rieucros

 

Par les recensements de population consultables en ligne sur le site des archives départementales de l’Ariège, il est possible de retrouver quelques éléments de vie d’une famille.

 

En 1906, Aimé EUTROPE, 25 ans, son frère Gabriel Maurice, 17 ans, vivent avec leurs parents Hippolyte et Céline [sic] à la Tuilerie de Rieucros, et leur domestique Joseph CHAUMONT. Les trois hommes sont désignés « tuiliers ».9

 

En 1911, la famille se réduit aux parents et à Aimé qui vivent toujours à la Tuilerie.10

 

En 1921, Hippolyte EUTROPE, 69 ans, est tuilier, plus précisément « patron ». Il vit à la Tuilerie de Rieucros avec son épouse Céline, leur fils Gabriel, tuilier, et le couple formé par Aimé et son épouse Claudine BARTHÈRE.11

 

En 1926, la Tuilerie de Rieucros a pour adresse « Belle vue ». Vivent là Hippolyte, patron tuilier et son épouse Céline, ainsi que la sœur de celle-ci, Victorine LACOUME-ROUBICHOU (décédée le 26 février 1927), et Gabriel, frère d’Aimé, son épouse Marcelle MARTY et leur fils de 3 ans, Charles Eutrope.12 Pour une raison ignorée, Aimé et son épouse n’habitent pas la Tuilerie.

 

En1931, les parents ne sont plus là et les deux frères, patrons tuiliers, travaillent et vivent à la Tuilerie, Aimé avec Claudine, Gabriel avec Marcelle et leurs enfants Charles et Jeanine.13 Jeanine Suzanne, née le 2 janvier 1927 à Rieucros, épouse Pierre Albert BERGÈRE le 27 octobre 1951. Présent, Aimé EUTROPE, est marqué « ex-commerçant ».

 

Au dernier recensement archivé datant de 1936, La Tuilerie, maison familiale, est devenue l’entreprise « EUTROPE frères ». Gabriel y vit avec son épouse Marcelle, leurs  enfants : Charles et Jeanine, un domestique Léon MONTEIL ainsi qu’Aimé et Claudia [ou Claudine] BARCHÈRE.14

 

↓ Aimé EUTROPE (1880 – 1958), tuilier et peintre

 

Né à Rieucros le 12 février 1880 de Bernard Hippolyte Eugène Polycarpe et Marie Joséphine Célina, Aimé EUTROPE reste attaché à la Tuilerie de Rieucros et au métier de tuilier, alors qu’il doit avoir un grand désir de peindre et de sculpter. Il n’a jamais été étudiant à l’École des Beaux-Arts de Toulouse où l’on ne trouve aucun dossier à son nom.

 

Âgé de 20 ans, en 1900, il doit accomplir son service militaire.15Sa fiche matricule fournit son état-civil et son signalement : Aimé mesure 1m64, cheveux et sourcils châtain, yeux gris, front haut, nez moyen, petite bouche, menton rond, visage ovale.

 

Cette fiche donne le détail depuis son incorporation le 16 novembre 1901 jusqu’à son envoi en disponibilité le 18 septembre 1904, avec un certificat de bonne conduite. Il passe en réserve et accomplit deux périodes d’exercices en 1907 et 1910. Le décret de mobilisation générale du 1er août 1914 le rappelle au service actif. Il passe du 14e régiment d’Infanterie (13 mars 1915) au 17e Escadron du Train des Équipages Militaires (15 mars 1915), puis dans les réserves du même escadron. Il participe aux « campagnes contre l’Allemagne » jusqu’au 6 mars 1919.

 

La même fiche matricule précise qu’il avait pour adresse 10 Cité Lemercier, Paris, 17e » au 22 avril 1905, et qu’il était rentré à son domicile, à Rieucros, au 21 février 1907.

 

Aimé meurt à l’âge de 78 ans, à la Tuilerie, le 5 janvier 1958, sur la déclaration faite par son neveu Charles, 34 ans, tuilier. Son jeune frère Gabriel Maurice meurt à son tour, deux semaines plus tard, le 19 janvier 1958. Les deux cellules familiales ont toujours cohabité à la Tuilerie, c’est donc encore Charles qui déclare le décès, cette fois de son père. Restent à la Tuilerie : Claudia BARTHÈRE, veuve d’Aimé, Marcelle MARTY, veuve de Gabriel Maurice, et leur neveu et fils Charles, désormais seul tuilier de la famille.

 

↓ Aimé Eutrope et la peinture

S’il n’a pas suivi d’études aux Beaux-Arts, Aimé EUTROPE était assez sûr de son talent de peintre pour proposer des œuvres aux salons et expositions de Toulouse. Son nom figure plusieurs fois dans les catalogues. Peut-être est-ce Marius JOGNARELLI, alors professeur de dessin à Mirepoix, qui l’a encouragé à exposer ? Malade, Marius n’étant plus en mesure d’assurer ses cours à Mirepoix, c’est Aimé qui l’a remplacé.

 

Au Salon des Occitans (artistes occitans indépendants), qui se tient du 23 février au 10 mars 1936, au Palais des Arts de Toulouse, Aimé EUTROPE est présenté comme « professeur de dessin, habitant la Tuilerie Belle-vue, à Rieucros ». Il expose cinq tableaux : Rue de Rieucros, Béal à Mirepoix, Bords de l’Hers en automne, Les moissons, et Paysanne ariégeoise.

 

Pour le Salon des Occitans de 1938, « Aimé Eutrope, artiste peintre, 48 rue Major, à Pamiers » propose cinq tableaux : deux versions de Fruits, raisins, et trois Paysages d’automne. Cette 3e exposition des artistes indépendants se tient du 5 au 28 février 1938, au Palais des Arts de Toulouse.

 

Il figure encore dans l’annuaire des catalogues de 1939 et 1941, en tant qu’artiste peintre, habitant la Tuilerie de Rieucros, mais ne semble pas exposer.

 

Si Aimé était habile en peinture, il l’était également en sculpture sur bois. Peut-être avait-il bénéficié des conseils de son beau-père Pierre Antonin BARTHÈRE, menuisier ? C’est ainsi que les trois tableaux du grand escalier de la mairie de Mirepoix sont signés du peintre Aimé EUTROPE, dont les cadres sont aussi des œuvres du même artiste.

 

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  1. AD09, Les Issards, 1NUM/4E 1665, an XI-1852, vue 181/205.
  2. AD09, Les Issards, 1NUM/4E 1665, an XI-1852, vue 199/205.
  3. AD09, Les Issards, 1NUM/4E1669, 1853-1864, vue 8/124.
  4. AD09, Les Issards, 1NUM/4E 1669, 1853-1864, vue 28/124.
  5. AD09, Rieucros, 1NUM/4E 2965, 1874-1884, vue 120/200.
  6. AD09, Rieucros, 1NUM/4E 2965, 1874-1884, vue 32/200.
  7. AD09, Rieucros, 1NUM/4E 2965, 1874-1884, vue 73/200.
  8. AD09, Rieucros, 1NUM4E 2966, 1885-1895, vue 19/223.
  9. AD09, Rieucros, 10M 4/29, vue 32/456.
  10. Ibidem, vue 41/456.
  11. Ibidem, vue 51/456.
  12. Ibidem, vue 60/456.
  13. Ibidem, vue 69/456.
  14. Ibidem, vue 79/456.
  15. AD09, registre matricule militaire, fiche n°215.

 

 

 

 

Martine ROUCHE, guide conférencier